La Reconquista mexicaine du sud-ouest des Etats-Unis : au risque du Kosovo

octobre 7, 2015 Laisser un commentaire

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Si les Etats-Unis ont toujours été une terre d’immigration, celle hispanique, et mexicaine en particulier, diffère de toutes les autres. Samuel Huntington, dans son article de 2004 (« The Hispanic Challenge »), en distingue les principaux traits :

La contiguïté avec leur pays d’origine : les immigrés mexicains ne traversent plus les océans mais une « frontière de verre » (titre du recueil de nouvelles de Carlos Fuentes, 1995). Psychologiquement, cette proximité est cruciale pour expliquer la moindre volonté des Mexicains de s’assimiler (les Etats-Unis ont de toute façon renoncé à leur modèle du « Melting Pot » pour adopter le modèle communautariste, à la canadienne,  du « Salad Bowl »). La frontière de 3141 kilomètres est la plus traversée au monde (250 millions/ ans) et la plus longue entre un pays développé et un pays « émergent ».

L’ampleur de cette immigration, encore encouragée par la proximité géographique : En 2010, si les Noirs américains représentent 13.6% de la population et les Asiatiques 5.6%, les Latinos en représentent 16.3% (12.5% en 2000, soit une augmentation de 43% en 10 ans). Les Blancs ne sont plus que 60%. En outre, la croissance démographique des Latinos est plus forte que celle des autres communautés, du fait de l’immigration mais également d’un taux de fécondité élevé : 2.25 enfants par femmes, au lieu de 2,1 pour les Noirs et de 1,8 pour les Blancs. Selon le Pew Research Center, la population américaine de 2050 sera blanche à 47% (les Blancs représentaient 67% en 2005 et 85% en 1960) et Hispanique à 29% (au lieu de 14% en 2005). Dans 35 des 50 plus grandes villes, les Blancs se retrouveront minoritaires.

L’illégalité : les arrestations d’illégaux par l’US Border Patrol étaient de 1.6 million dans les années 1960, de 8 millions dans les années 1970, de 12 millions dans les années 1980 et de 14.7 millions dans les années 1990. Dans les années 2000, ce sont 500,000 migrants illégaux qui pénètrent chaque année sur le sol américain via la frontière mexicaine ; 61% seraient reconduits à la frontière.

La concentration régionale : Huntington rappelle que pour les pères fondateurs, la dispersion géographique est une condition essentielle à l’assimilation. Or les Américains d’origine mexicaine se concentrent principalement en Californie, au Nouveau-Mexique et au Texas. En 2011, la population de la Californie est hispanique à 38%, asiatique à 13.6% et noire à 6.6%. Les Blancs constituaient 92% de la population en 1960, 43% en 2006, et 39.7% en 2011. Au Nouveau-Mexique, les Hispaniques représentent 46% de la population en 2010. Au Texas, les seuls Mexicains-Américains représentent 31.6% de la population (à 37.6% hispanique). Les Blancs sont 45.3% (ils étaient 74% en 1940 et les Hispaniques seulement 11.5%). Dans cet Etat les Hispaniques participent, dans la décennie 2000, à raison de 65% à la croissance démographique.

La continuité dans le temps : là où les vagues migratoires venues des pays d’Europe ont fini par diminuer, l’immigration mexicaine est ininterrompu depuis 1964, où la suppression du programme Bracero (permettant aux Mexicains de travailler de façon temporaire aux États-Unis) a entrainé l’explosion de l’immigration légale et clandestine. En 2010, les immigrés légaux mexicains sont 139,120 (viennent ensuite les Chinois, 70,863, les Indiens, 69,162, les Philippins, 58,173, et les Dominicains, 53,870)

La présence historique : à la différence de tous les autres groupes d’immigrés, les Mexicains sont porteurs de « droits historiques » sur toute une partie du territoire américain : soit le Texas, la Californie, le Nouveau-Mexique, l’Arizona, le Nevada et l’Utah, perdus à l’issue de la guerre d’indépendance du Texas (1836) et de la guerre américano-mexicaine (1846-48).  C’est la moitié du territoire mexicain qui aura été annexée par les Etats-Unis. La mémoire de cette « dépossession » est toujours vive chez les Mexicains, et les migrants illégaux se plaisent à souligner que « ce n’est pas nous qui avons traversé la frontière, c’est la frontière qui nous a traversé ». Les toponymes d’origine hispanique sont nombreux : San Diego, fondé en 1769,  San Francisco en 1776. Or pour Huntington, la référence à un territoire frontalier en termes de droits de propriété est un facteur sérieux de conflit.

Conséquence directe de cette situation : les difficultés d’assimilation particulièrement criantes de la communauté mexicaine relativement aux autres minorités. La fierté de parler l’espagnol (au mieux au côté de l’anglais, au pire, en lieu et place) conduit certaines associations à revendiquer une société bilingue. Osvaldo Soto, président de la Spanish American League Against Discrimination, déclare ainsi que « l’anglais n’est pas suffisant ; nous ne voulons pas d’une société unilingue. » L’éducation que les parents d’origine mexicaine transmette à leur enfant diverge tant de celle des autres communautés (plus désireuses de devenir américaines) qu’une enquête de 1992, menée en Californie et en Floride, révèle que seulement 4% des enfants de deuxième génération se considèrent Américains (41% se disent Hispaniques et 36% Mexicains).

Pour certains observateurs, passé un seuil critique d’homogénéité culturelle, le sud-ouest des Etats-Unis à forte dominante mexicaine connaîtra une poussée sécessionniste. Charles Truxillo, de l’Université de New Mexico, prédit que d’ici 2080, les Etats du nord du Mexique et du sud-ouest des Etats-Unis formeront « La Republica del Norte » ; cette même région que Joel Garreau a baptisé « Mexamerica » dans son livre, « The Nine Nations of North America » (1981). Ses 50 millions d’habitants parlent espagnol, se disent Mexicains avant tout, et méprisent les « Gringos » du nord.

Reste à savoir si, le jour où les volontés sécessionnistes (ou du moins autonomistes) se manifesteront clairement, Washington s’appliquera à lui-même les mêmes principes qu’il a imposé à la Serbie pour son Kosovo –berceau autrement plus fondateur pour la nation serbe que ne l’est le Nouveau-Mexique pour les Etats-Unis.

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Mémoire : La politique d’acquisition de matériels de guerre en Turquie

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Bonne nouvelle pour Assad : Al-Qaïda en Irak se heurte aux jihadistes de Syrie.

octobre 18, 2013 Laisser un commentaire

Depuis le début de la guerre civile syrienne, l’opposition armée au régime est divisée entre l’armée syrienne libre (ASL) et les islamistes du front al-Nosra. C’est désormais au tour du camp jihadiste de se scinder en deux camps antagonistes.

Les désaccords, idéologiques et stratégiques, entre Al Qaïda et les groupes qui s’en revendiquent ne sont pas nouveaux. Ainsi, alors que le leader d’Al Qaïda en Irak (AQI), Abou Moussad al-Zarqaoui, privilégiait la lutte contre l’ennemi proche -les régimes arabes laïcs et corrompus, alliés des Américains-, la maison-mère d’Al-Qaïda (Ben Laden et plus encore son mentor al-Zawahiri) souhaitaient concentrer les efforts sur l’ennemi lointain – le grand Satan américain et le petit Satan (l’entité sioniste). Les massacres aveugles -principalement de chiites et secondairement de chrétiens- commandités par Zarqawi ont alors achevé de décrédibiliser Al Qaïda aux yeux de nombreux musulmans, à l’échelle mondiale, tandis qu’à l’echelle locale, l’intransigeance dans l’application de la charia a contribué au “réveil” des tribus sunnites de la province d’al-Anbar (les fameux “Sons of Iraq”, formés en septembre 2006 et financés par les Américains), signant la défaite, provisoire toutefois, d’Al Qaïda en Irak.

En juin 2006 Abu Ayyub al-Masri prend la tête d’AQI et se montre plus obéissant aux directives de la maison-mère (il rejoint al-Zawahiri dès 1982). Le 18 avril 2010, il est tué dans un raid américain. Abu Bakr al-Baghdadi le remplace et renoue avec les dissensions du règne de Zarqawi. Il pénètre en Syrie peu après le début de la guerre civile et en avril 2013 il change le nom de son groupe en “Etat Islamique d’Irak et d’ash-Sham (Levant) », l’EIIS. Son objectif affiché est de créer un califat qui engloberait l’Irak et le Levant. Il annonce également sa fusion avec Jabhat al-Nosra. Abu Mohammad al-Golani, chef d’al-Nosra, dément cette fusion et se tourne vers al-Zawahiri, qui refuse de l’entériner.

Poursuivant sur sa ligne autonomiste, Al- Baghdadi attire de plus en plus de combattants étrangers d’al-Nosra, attirés par l’expérience militaire et l’intransigeance religieuse de l’EIIS. Le groupe compterait entre 1000 et 2000 combattants, soit moins que les 5000 combattants d’al-Nosra, mais qui sont pour la plupart des vétérans d’Irak, d’Afghanistan, du Yémen et de Libye.

La Syrie est ainsi devenu la base arrière pour Al Qaïda en Irak, dans un continuum d’instabilité, alors qu’en Irak le retour de la guerre civile, après des années d’accalmies, se confirme.

En septembre, l’EIIS arrache la ville d’al-Bab, au nord-est de la province d’Alep, à un autre groupe rebelle, contrôlant ainsi une route importante entre Alep et la frontière irakienne. Il s’empare également des villes d’Azaz et de Jarablus, proches de la frontière turque. Mais sa principale prise est la ville de Raqqa et de sa province, le 4 mars 2013, conquise aux côtés de troupes de l’ASL, de combattants d’al-Nosra et de l’Harakat Ahrar al-Sham al-Islamiyya, dont les ambitions, à l’inverse des deux autres groupes jihadistes, se limitent à la Syrie.

La chute de cette province est d’autant plus pénalisante pour le régime -dont le dispositif militaire dans l’est du pays est menacé- que les tribus locales étaient loyales à Assad; c’est d’ailleurs pour cette raison que la ville était si mal défendue par l’armée. Cette dernière ne tient plus que l’aéroport militaire et la base de la 17ème division.

De plus de 220 000 habitants avant la guerre, la population de Raqqa a enflé du fait de l’afflux de réfugiés. Autant de personnes que l’EIIS et les autres groupes jihadistes sont en mesure d’encadrer, d’embrigader et de recruter. Il s’agit d’une des plus grande ville qu’un groupe affilié à Al Qaïda ait jamais contrôlé.

De la même façon qu’al-Nosra a su se rendre populaire en apportant son assistance à la population sinistrée, l’EIIS propose des services sociaux, un approvisionnement en nourriture et en essence, mais également une éducation religieuse avec l’ouverture d’une école élémentaire. Les objectifs politiques du groupe transparaissent dans le titre de certains tracts distribués à la population : “excommunier les Alaouites”, “les vertues du djihad”, “la prohibition de la démocratie”.

Paradoxalement, la multiplicité de ses ennemis est une aubaine pour le régime de Damas, car elle est un gage de division. Assad est déjà parvenu, en combattant davantage l’Armée Syrienne Libre que le Front al-Nosra, à délégitimer l’opposition, d’apparence de plus en plus “islamiste” -un argument de poids pour ceux qui s’opposent à une intervention occidentale en Syrie. L’EIIS est désormais l’occasion de diviser le front islamiste, entre une frange “modérée” (al-Nosra) et une frange “extremiste” (EIIS), même si les deux groupes prennent garde de ne pas s’affronter ouvertement, afin de ne pas se rendre coupable du péché de fitna (guerre intra-islam). Les zones rebelles sont désormais tenues par les Peshmergas kurdes, l’ASL, al-Nosra et l’EIIS : autant d’enclaves qui empêchent l’émergence d’une cohésion territoriale de la Syrie insurgée.

A une échelle plus large, il convient de rappeller que l’Arabie Saoudite, persuadée que les Etats-Unis ne frapperont pas les centrales nucléaires iraniennes, redouble d’efforts pour affaiblir l’axe chiite Damas-Téhéran-Hezballah, en soutenant le camp djihadiste “modéré” d’al-Nosra. Cela sur fond de rivalité avec le Qatar, qui soutiendrait l’EIIS -c’est à dire al-Qaïda en Irak.

 

 


 

 

 

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Les guerres du Mali : amateurisme américain et double-jeu algérien

janvier 17, 2013 1 commentaire

Des membres de Ansar Dine dans la région de Kidal, en juin 2012.

Des membres de Ansar Dine dans la région de Kidal, en juin 2012.

Reuters/Adama Diarra/Files

Comment croire que quelques islamistes embarqués dans trois 4×4 aient pu faire prisonnier le personnel d’un complexe gazier(qui plus est à la frontière d’un sud libyen d’où proviennent aujourd’hui tous les dangers), qu’ils seraient en mesure de faire sauter,  sans complicités de la part de l’armée et l’Etat algérien ? Nous savons aujourd’hui que les services algériens étaient informés (grâce à des annonces vidéos d’AQMI) de la préparation d’attaques contres de cibles pétrolières et gazières. Or aucune mesure n’a été prise pour renforcer la sécurité. La lutte de clan qui se déroule dans les coulisses du pouvoir et au sein même du FLN serait une explication à cette anomalie d’un site hautement stratégique (18% des exportations de gaz, sachant que les hydrocarbures représentent 98% des exportations) tombant comme un fruit mûr. Car même au plus fort de la guerre civile algérienne, les sites d’hydrocarbures ont été efficacement protégés. L’objectif de ses instigateurs : affaiblir  le président Bouteflika (et son « clan ») –ce dernier, à la santé pourtant déclinante, envisage un quatrième mandat en 2014.  Il semblerait ainsi que les services de renseignement algériens (Le Département du Renseignement et de la Sécurité -DRS) continuent de manipuler les groupes djihadistes qu’ils ont contribué à créer. A la tête de la DRS, et sans discontinuer depuis 1990, se trouve « le Dieu de l’Algérie » (comme il s’est lui-même décrit), formé par le KGB : le Général Mohamed Mediène.

Au Mali, la création du MNLA en octobre 2011 et la possibilité d’un contrôle touareg sur le nord-Mali (qu’Alger considère comme son arrière-cour) a vraisemblablement conduit à une riposte de la DRS.  Le 20 décembre 2011, 200 membres des forces spéciales algériennes auraient pénétré dans l’Azawad (au nord du Mali) pour aider à constituer de nouveaux groupes jihadistes (Ansar al-Din et le MUJAO) capables d’affaiblir le MNLA. L’argent qataro-saoudien aidant, de même que celui du trafic de drogue (sans oublier la question du ravitaillement, notamment en essence, provenant du sud de l’Algérie), ces deux groupes, appuyés par AQMI, ont pu vaincre le MNLA et imposer la Charia sur le nord-Mali.

Amateurisme américain: La Trans-Saharan Counterterrorism Initiative (TSCTI), mise en œuvre par Washington depuis 2002 (alors nommée Pan-Sahel Initiative), vise à assister les pays sahariens en matière de lutte anti-terroriste, en participant à la formation et à la montée en puissance des forces armées du Tchad, du Mali, de la Mauritanie, du Niger, du Nigéria  et du Sénégal. (1)

S’il est permis de questionner la bonne foi de l’argumentaire anti-terroriste américain (AQMI n’est-il pas l’occasion de disposer de bases et d’alliés dans la zone, éventuellement dans une logique d’endiguement de la Chine en Afrique), il est intéressant de constater qu’au Mali, ce sont les Touaregs (avec raison considérés comme les plus adaptés à la lutte anti-guerilla en milieu désertique) qui ont été entrainées en priorité.

Or en janvier 2012, ces mêmes éléments touaregs abandonnent leurs formateurs et tournent leurs armes contre l’armée malienne, profitant de l’afflux d’armes et de renforts touaregs venus de Libye (conséquence de l’intervention franco-otanienne), mais également du coup d’état du 21 mars mené par le capitaine Sanogo (ce dernier ayant également été formé par des officiers américains).

Les soldats français doivent donc aujourd’hui combattre des unités touaregs islamistes aguerries (pour certaines formées par les Américains) et des djihadistes arabes d’AQMI et du MUJAO,en parties équipées grâce aux dizaines de tonnes d’armes parachutées par la France aux rebelles libyens. Cela sur fond de compétition entre la France et les Etats-Unis qui cherchent désespérément un pays africain qui se porterait volontaire pour abriter l’état-major de l’AFRICOM (commandement unifié pour l’Afrique), aujourd’hui basé à… Stuttgart.

(1)   Un volet coopération (échange de renseignements notamment) existe avec l’Algérie, la Libye, le Maroc et la Tunisie

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Intervention française au Mali : enfin une guerre d’intérêt national

janvier 14, 2013 Laisser un commentaire

Dominique de Villepin est dans son rôle quand il affiche son hostilité à l’intervention française au Mali(1) : celui de se faire remarquer à tout prix. Son immobilisme bien connu en matière de politique étrangère (ce qu’il tente de faire passer pour une politique d’indépendance nationale et de résistance au néo-conservatisme américain) pouvait se justifier dans le cas de la Libye, où un mélange malsain de droit de l’hommisme et d’alignement aveugle sur la position de Washington a conduit la France dans une guerre de choix qui déstabilisera pour longtemps encore la région saharo-sahélienne (plus spécifiquement le nord du Tchad, du Mali et le Darfour). Cette position ne tient plus pour le Mali.

D’abord parce que la France est largement responsable de l’afflux d’armements et du retour de la « Légion verte » touareg de Khadafi au nord Mali (conséquence de notre ingérence dans la guerre civile libyenne), mais surtout parce que cette fois notre adversaire est clairement notre ennemi (contrairement à Kadhafi, devenu notre allié, ou même aux Talibans afghans). Même si le gouvernement socialiste préfère les termes de « terroristes » et de « criminels » à ceux de « djihadistes » et d’ « islamistes », notre armée affronte bien les héritiers du GIA (devenu GSPC puis AQMI), groupe terroriste algérien qui a ensanglanté le sol national en 1995.

De plus, le nord-Mali n’est pas ce théâtre lointain qu’est l’Afghanistan, pour lequel nos hommes politiques (assistés par des analystes qui n’y croyaient pas eux-mêmes) ont eu tant de mal à nous persuader qu’il représentait une menace pour la sécurité nationale. Là où Villepin peut avoir raison, c’est qu’une fois les groupes islamistes écrasés sous nos bombes, le problème restera entier.  Les Touaregs, qui réclameront une récompense pour s’être retournés contre les islamistes d’AQMI et d’Ansar Dine, seront confortés dans leur revendications indépendantistes. Mais au lieu de déplorer le danger d’une balkanisation de la région, cette nouvelle crise peut être l’occasion de réparer l’erreur géopolitique que constituent les frontières du Mali (où la France a contraint les Touaregs à vivre dans le même État que leurs anciens esclaves chrétiens du sud, largement majoritaires). Les populations noire du sud pourraient même ne pas y être défavorables, par crainte de revivre une offensive islamo-touareg de même ampleur ; menace djihadiste que les rebelles touaregs agitent dans le cadre d’un chantage bien compris par tous (ils se présentent à la fois comme les remparts de l’islamisme radical et comme ses alliés potentiels).

Or Villepin est très loin de cette logique lorsqu’il affirme, emprunt d’un jacobinisme universaliste à l’origine de nombreux maux de l’ex-Afrique française: «il faut une dynamique nationale pour reconstruire l’Etat malien. Misons sur l’union nationale, les pressions sur la junte militaire et un processus de garanties démocratiques et de l’Etat de droit à travers des politiques de coopération fortes».

Comme l’aurait dit Bossuet, Dieu se rit de ceux qui déplorent des effets dont ils continuent de chérir les causes.

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1. « Aucune des conditions de la réussite n’est réunie. » « Un processus politique est seul capable d’amener la paix au Mali. » (Dominique de Villepin)

Catégories :Géopolitique, Mali, Stratégie

Ébauche de prospective moyen-orientale

décembre 21, 2012 Laisser un commentaire

Avec les accords de camp David, qui ont « acheté » l’Egypte, le camp arabe est artificiellement divisé. Ayant perdu l’allié égyptien, la Syrie s’est tournée vers l’Iran, ce qui a permis au Hezbollah d’asseoir sa domination sur le Liban. La menace conventionnelle du camp arabe contre Israël ayant été supprimée, l’Iran a pu faire de la lutte anti-israélienne son cheval de bataille, pour incarner l’unique résistance à l’axe américano-sioniste. Avec le retour de l’Egypte, et peut être de la Jordanie, dans le camp anti-israëlien, et leur rapprochement avec la Syrie post-baathiste (qui aura lâché le Hezbollah au profit des sunnites libanais) il est probable que l’Iran, voire le Hezbollah, se repositionnent face à un bloc arabe sunnite renaissant.

 Une alliance de raison entre Jérusalem et Téhéran est alors possible, comme aux premières années de la révolution iranienne, où Israël livrait des armes américaines à l’Iran pour endiguer l’Irak. Mais la violente rhétorique anti-occidentale du régime des mollahs empêchait alors une trop grande proximité avec Israël. Or le régime islamique d’Iran devrait, sinon être renversé, du moins se réformer, rendant possible une coopération avec Israël et l’Occident en général. Israël n’a jamais exclu un changement de direction en Iran, ce qui explique sa relative passivité sur le programme nucléaire iranien, qui contraste avec sa détermination face aux programmes nucléaires arabes sunnites (Osirak en 1981, Syrie en 2007). C’est que là où Israël considère tout effort d’armement sunnite comme dirigé en priorité contre Israël, les efforts d’armement de Téhéran sont perçus comme tournés contres ses adversaires arabes, avec une dimension dissuasive contre les forces américaines déployées dans la région.

La perte de l’allié syrien amènera Téhéran à concentrer ses efforts sur l’Irak voisin. La dominante chiite (60%) de ce pays en fait un allié plus stable, dans la durée, que la Syrie, où les Alaouites (branche du chiisme) sont très minoritaires (10%). Or pour l’Irak, l’hostilité à Israël n’est pas une priorité, du fait de l’absence de frontières communes. L’alliance (informelle) avec l’Irak n’aura toutefois pas la solidité de l’ancienne alliance syrienne, et ne permettra pas d’approvisionner en arme le Hezbollah, sur la défensive. Des tensions entre l’Irak et l’Arabie Saoudite, dans un contexte de baisse des revenus pétroliers, sont, envisageables.

La Turquie cherchera à profiter des tensions régionales en ménageant ses relations avec les deux camps, même si un retour à sa politique du « zéro problème » avec ses voisins ne sera plus tenable, dès lors que son ambition est de reprendre le flambeau du Califat.

Israël, affaibli par la perte de l’allié turc, menacé à l’ouest par une Egypte alliée du Hamas, et à l’est par un probable renversement de la monarchie jordanienne par les Frères musulmans, favorisera probablement un discret rapprochement avec les chiites. Toutefois, avant que ces nouvelles alliances ne se dessinent, un front commun anti-israélien rassemblera sunnites et chiites, pour quelques années encore. Israël fera tout pour rester dans l’ « oeil du cyclone », en renforçant le « mur de fer » qui le sépare du chaos environnant, et en divisant ses ennemis.

Pour la décennie à venir, et sans doute au delà, la Syrie restera au cœur des luttes d’influence turques, saoudiennes, qataries (loin d’être convergentes) et iraniennes. La dominante sunnite du pays (74%) en fera l’équivalent, dans le « camp sunnite », de ce qu’est l’Irak pour le camp chiite : un pays clé, mais à l’identité hétérogène, fragile et sensible aux influences étrangères. La vieille rivalité syro-irakienne (des deux régimes baathistes d’Hafez el-Assad et de Saddam Hussein) ne pourra que se réveiller, rendue d’autant plus vive que les deux pays se trouveront dans des camps opposés. Dans le même temps, le cauchemar du clan Assad d’ une « libanisation » de la Syrie deviendra réalité. Les destins du Liban et de la Syrie seront de plus en plus liés : aux ingérences de  Damas succéderont la contagion des rivalités inter-ethniques.  Enfin, la chute des Alaouites marquera la fin des « années heureuses » pour le Hezbollah chiite, le rapport des forces basculant au profit du camp sunnite.

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Les critiques boiteuses du choc des civilisations

décembre 19, 2012 Laisser un commentaire

La vision d’Huntington d’un monde divisé en entités civilisationnelles fait l’objet, en France en tout cas, de critiques systématiques. On lui reproche une globalisation excessive des relations entre civilisations, et une définition de celle-ci trop centrée sur la religion. On se complaît à souligner l’extrême diversité intra-civilisationnelle, les nombreuses lignes de fracture qui traversent l’islam, l’Occident, le monde bouddhiste ou orthodoxe, en faisant semblant d’oublier qu’Huntington propose une théorie générale des relations internationales, et que, comme toute théorie, celle-ci est forcément globalisante et critiquable par de nombreux contre-exemples. De plus, Huntington nuance la vision d’un islam unitaire qu’on lui attribue de façon caricaturale (et qui prouve bien que ceux qui répètent en boucle les mêmes critiques ne l’ont jamais vraiment lu). Une sous-partie de son livre s’intitule précisément « L’Islam : conscience commune sans cohésion », où il explique que « l’absence d’Etat phare islamique [depuis la chute de l’Empire Ottoman] a beaucoup contribué à la multiplication des conflits internes et externes qui caractérisent l’islam. » Il faut toutefois noter qu’il indique avec justesse que la Turquie, « ayant expérimenté ce qu’il y a de bien et de mal dans l’Occident, à travers la laïcité et la démocratie, pourrait être qualifiée pour mener l’islam. Mais pour ce faire il lui faut rejeter l’héritage d’Atatürk ». Ce dernier « handicap » est aujourd’hui presque entièrement levé.

De plus, peut-on sérieusement soupçonner Huntington d’ignorer l’existence de la fracture sunnito-chiite ? Il n’empêche, malgré cette frature (qui ne scinde d’ailleurs pas l’islam en deux partie égales puisque seulement 10% des musulmans sont chiites, donnant à l’islam une homogénéité bien supérieure au christianisme). Il est bien sûr possible de subdiviser le sunnisme, le chiisme et l’ibadisme (1%), qu’on atomiserait en une multitude de courants particuliers et conflictuels. Or pas de pensée sans généralisation. Huntington analyse le monde dans son ensemble ; la complexité des relations interclaniques du nord-Yemen n’est pas son objet d’étude. L’Islam est multiple ; ses crises internes en sont le révélateur. Mais peut-on contester le fait que les pays musulmans font bloc toutes les fois où une partie de leur communauté est en conflit avec un groupe relevant d’une autre civilisation (Tchétchénie, Bosnie, Palestine, Kosovo, etc.)

Plus une théorie est englobante, plus elle prête le flanc à la critique -ici, en invoquant l’extrême complexité des relations de causalités propres à chaque conflit. Pourtant, nul n’est capable de lui opposer une théorie plus opérante sur le monde de l’après Guerre froide. Les critiques continueront de lui reprocher son caractère explicatif mono-causal, sans jamais prendre la peine d’expliquer par quoi le conflit idéologique du XXè siècle a été remplacé, si ce n’est pas le « choc des civilisations ».

 

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